Douze
Douze double-pages aux lignes brodées de couleur, douze moments magiques des douze premiers mois de la vie, douze visages de l'enfant observé, râleur, rêveur, rieur, charmeur, dévoreur, dormeur... déclinaison enamourée de la merveille née.
Le dernier né donc de la brillante Gwen Le Gac, déjà remarquée ici pour La règle d'or du cache-cache. A la fin de l'album, l'auteur remercie "la maison Minor en Bretagne pour la réalisation des broderires selon une technique traditionnelle bigoudène guidée à la main." Nous aussi alors on les remercie d'avoir su rendre aussi merveilleusement l'infinie tendresse et l'intime regard de l'auteur sur la toute petite enfance.
Actes sud junior 03.2012
Quand soudain, il se passa quelque chose de plus terrible encore
Une autre facétie de Bertrand Santini auquel on doit déjà le subversif Comment j'ai raté ma vie, l'hilarant Une Farce de la nature et le magnifique Yark.
Voici, une sorte de version trash et loufoque du proverbe "A quelque chose malheur est bon", où un lapin qui pense son jour de chance arrivé est vite démenti par une surenchère de catastrophes, mais finit, contre toute probabilité, par retomber sur ses pattes... Spectaculaire à lire !
Les éditions de la balle 09.2011
Une ombre qui glisse
Marco Berrettoni Carrara, Chiara Carrer
Cette ombre qui glisse le long des murs, c'est Sara, la sœur du narrateur. Elle peut rester immobile, toute entière à son monde intérieur auquel personne n'a accès. Elle peut s'abstraire du monde au point de disparaître ou, submergée par des émotions « dont elle-même ne connait pas le nom », s'agiter, crier, se faire mal au point de lui fait peur. Soudain, elle est capable d'exprimer « un amour infini et indistinct ». Cette alternance d'états lui apparaît alors décourageante. Sara reste une énigme, habitée ou désertée, lumineuse ou transparente, câline ou tourmentée : elle est unique, comme toute chose, comme chaque personne.
En donnant du relief aux objets, de la transparence aux personnes, de la présence aux murs et aux nuages, de l'absence aux enfants différents, Chiara Carrer continue de solliciter nos perceptions d'une si singulière façon, délicate et inspirée, entremêlant matières et crayonné. La narration interpelle le lecteur, questionne la nature de cette différence et la décrit si simplement, avec minutie et affection, dans un déploiement d'observations d'une humble justesse. Sara dans toutes ces apparitions-disparitions, pour dire ce qu'elle fait à défaut de pouvoir nommer qui elle est.
L'atelier du poisson soluble 03.2012
Amélie Jackowski
Samedi 5 mai 2012 nous recevions l'illustratrice Amélie Jackowski pour un atelier de création parents-enfants. Remarquée pour son bel album Des milliers de jours, et chaleureusement recommandée par une autre illustratrice marseillaise Ghislaine Herbéra, nous l'avions invitée après une première rencontre au salon du livre jeunesse de Montreuil.
Accueillis comme d'habitude au dernier étage de la Médiathèque du Teil, nous nous retrouvions joyeusement pour un petit-déjeuner de gâteaux maison, muffins... qui débordaient de la table !
Après nous avoir montré des originaux, des crayonnés et puis leur version définitive, Amélie nous a montré son jeu de cartes de la Fortune, à partir duquel nous avons travaillé avec les grands tandis que les petits créaient chacun leur monstre en collage à partir d'une planche d'images anciennes hétéroclites.
Sur le modèle du Jeu, il s'agissait de créer deux cartes, à partir de mots-clés piochés au hasard et tenus secrets. L'un, concret était une chose, un objet, comme des ciseaux, un tabouret, une graine, un gâteau... L'autre, abstrait, plutôt une émotion, une sensation ou une idée, comme la Vie, la tristesse, le rire, l'amour, le froid... Il fallait symboliser cette idée, évoquer cet objet sans forcément le représenter entièrement. Chacun a une vision spontanée ou élaborée très personnelle d'un mot. Trois couleurs de papier étaient à notre disposition et nous ne devions utiliser que la découpe et le collage pour parvenir à nos fins.
Amélie était sur l'épaule de chacun, seule à avoir accès aux mots secrets, pour stimuler, accompagner le cheminement de création. Puis, et c'est le moment qu'elle préfère, toutes les cartes ont été affichées au mur et tous ensemble, nous avons deviné le mot secret derrière chaque composition. Un effet incroyable ! De belles associations d'idées, des pensées imagées, des symboles multiples et riches, sans pouvoir déceler au premier regard si l'adulte ou l'enfant en était l'auteur.
Amélie a généreusement et patiemment dédicacé de nombreux albums, attentive aux désirs des un(e)s et des autres. Puis nous avons encore mangé ensemble ce que chacun avait apporté à partager...
Nous sommes encore sous le charme...
La guerre des mots
Les mots sont déprimés. Le désamour, la mésestime, l'ignorance ont eu raison d'eux. Les chiffres ont pris toute la place et investi tous les espaces. "Les chiffres étaient devenus les maîtres du monde, de plus en plus fiers, arrogants, méprisants vis-à-vis des mots." Jusqu'à ce que les lettres enfin se révoltent, attaquent, se battent, et reconquièrent leurs territoires. La vie des hommes en fut perturbée tant elle était réglée, voire dirigée par ces repères, (quand, combien, plus... ) jusqu'à ce qu'ils réalisent que "si les chiffres étaient extrêmement pratiques, ils n'auraient ni le charme ni la poésie des mots." Après la guerre et la reconnaissance des maux, la réconciliation aura lieu.
Un formidable album politique qui questionne la prépondérance du marché sur l'humain, de la résignation sur la révolution, et fait appel à la capacité d'insurrection, de changer la vie. Nécessaire en ces temps d'élection !
Sarbacane/Amnesty International 2012
Lunaparc en pyjamarama
Michaël Leblond, Frédérique Bertrand
Voici la deuxième aventure du bonhomme en pyjama rayé. Après New York, c'est la visite rêvée d'un parc d'attraction, plein de lumières, de musique, d'auto tamponneuses et de pop-corn... que nous propose le duo, en réveillant l'ancienne technique d'animation, l'ombro-cinéma, qui anime "comme par magie" les images au passage d'un rhodoïd rayé. Les points d'exclamation ponctuent cette lecture endiablée comme les étoiles et les confettis ces doubles pages déployées à la verticale, allumant dans les yeux des enfants l'éclat du merveilleux. ça bouge, ça crie, ça roule, ça miroite, ça circule... l'illusion fonctionne encore une fois.
Après l'avoir lu mille fois au Salon d'essayage de la Fête du livre de Saint-Paul-Trois-Châteaux, aux enfants qui passaient, nous ne pouvons que confirmer : le livre s'anime, sans électricité, sans écran, et la magie opère... petits et grands sont scotchés !
Rouergue 03.2012
La maison en petits cubes
Un vieux monsieur vit dans une petite maison au milieu de la mer. L'eau monte et la ville a été submergée. Ceux qui restent doivent alors construire sur leur maison, une autre maison : "Au final, les habitations sont empilées les unes sur les autres comme de petits cubes. Le vieux monsieur vit tout seul dans sa modeste demeure depuis que sa femme a quitté ce monde il y a trois ans." Sa vie est bien organisée. Un temps et une place pour chaque chose du quotidien. Lorsqu'il doit plonger à l'intérieur de ses maisons pour retrouver des outils, les souvenirs affleurent à chaque étage qu'il traverse en une bouleversante remontée du temps jusqu'à la rencontre entre le vieux monsieur et la vieille dame qui n'étaient alors que des enfants. Ils ont fondé leur amour sur cette terre et construit leur histoire de maison en maison, l'une sur l'autre jusqu'à la surface. Le vieux monsieur achève seul cette nouvelle maison au-dessus des flots, toujours aussi attentif à la beauté de la vie, dans un sourire. Une merveille d'album, aux couleurs douces, aquarellées, entre le bleu vert de l'eau, ses profondeurs et le jaune orangé des jours heureux, une fresque verticale des instants et des personnes qui comptent, qui font une vie belle.
Des mêmes auteurs, le court-métrage d'animation, d'une rare poésie.
nobi nobi ! 2012
Filles d'album au café Sciences humaines

Le jeudi 26 avril 2012, nous invitions, en partenariat avec le Café Sciences Humaines de Privas, et avec le soutien de la Délégation aux droits des femmes et à l'égalité (Ardèche/Drôme), l'universitaire Nelly Chabrol Gagne pour son excellent essai Filles d'album. Les représentations du féminin dans l'album (L'atelier du poisson soluble), soirée présentée par Yann Kindo du Café Sciences humaines.
Coincé
En voulant récupérer son cerf-volant coincé dans un arbre, un petit garçon, Floyd, va créer, contre toute évidence, avec une grande constance, à force de déraison et d'exagération, une situation bien plus INCROYABLE qu'on pouvait le soupçonner au départ. Le plaisir de l'accumulation, de la répétition et de la bêtise qui devient plus grosse que... est décuplé par la placidité des personnages, leur caractère décalé face à la situation, comme souvent chez Oliver Jeffers. Un comique à la Buster Keaton, de l'absurde comme s'il en pleuvait, on ne boude pas son plaisir.
kaléidoscope 2012
Où est mon chapeau ?
Un petit animal poilu à moustaches (taupe, hérisson, créature myazakienne ?) nous annonce d'emblée combien il tient à son chapeau reçu de son grand-père. Haute figure sous l'égide de laquelle l'animal se place dès la première page, lui tirant son chapeau en passant sous son portait. Quand le vent emporte son précieux couvre chef, nous comprenons l'importance de sa quête du chapeau perdu. La figure capitale du chapeau hante toute les images. C'est une belle partie de cache-cache pour le lecteur attentif. On questionnera tous les animaux (quelques apparitions citationnelles des créatures d'Hayao Myazaki, Totoro endormi, esprits sylvestres aux bords de la ville), les paysages naturels, citadins, sous-marins, surnaturels. Pour finir en beauté ce parcours onthologique par une illustre question et une illustration qui y répond. Au-delà de la portée philosophique de ce magnifique questionnement (la place de ce qui me manque), c'est l'intelligence graphique qui le sert avec l'humilité du trait noir, le jeu du vide et du plein, de la présence et de l'absence, du contenu et du contenant qui époustoufle. En alliant la tendresse de motifs à l'apparence désuète et la profonde modernité du trait et de ses espaces, l'artiste créé un monde puissant et gracieux, unique. Chapeau !
La joie de lire 02.2012













