toutautour

«  J'étais petite.

J'étais le centre du monde.

Et ma mère était là.

On était le tout.

Le monde était en moi. »

L'enfant regarde le monde tout autour depuis ce centre où tout se tient et se répond dans le jeu des correspondances baudelairiennes. Au cœur de cette alliance heureuse, l'enfant pousse et son imaginaire aussi. Quand soudain des ombres ramènent sa mère à la terre.

« Je ne sais rien pour faire arrêter ça.

La terre la reprend. »

De l'immense chagrin de la perte, une autre puissance aura poussé, qui nourrit et met en mouvement. Elle entreprend de partir, de se perdre, de voyager, enveloppée de solitude, errant dans l'absence mais explorant le monde toujours en regardant tout autour... à la rencontre. Et celui en qui enfin elle reflète son humanité, c'est un enfant sourd, alors elle dessine pour se raconter à lui.

« J'ai dessiné pour lui.

J'ai tracé mon histoire,

ma vie sur du papier

pour lui raconter d'où je venais. »

Et c'est ainsi, en se construisant une identité narrative pour se relier à l'autre, qu'elle trouve le sens de continuer, se réappropriant ce qui a été perdu, dans un déploiement qui tout contient.

« J'ai dessiné la vie,

j'ai dessiné le monde

autour de moi.

J'ai dessiné le vent,

J'ai dessiné tous les enfants.

J'ai dessiné mon arbre

et dedans ma maman. »

Un album éblouissant, lumineux, où Ilya Green utilise la page noire pour témoigner des limbes, luminescents, de l'obscur, ferment de la dense absence et de l'imaginaire. Un poème visuel et textuel d'une grande puissance énonciative, bouleversante, qui accompagne les métamorphoses dans un balancement du repli à l'élan, de l'enterrement à l'envol, du dedans au dehors, de l'effondrement au déploiement, avec une grâce infinie. Les herbes s'impriment, s'enchevêlent, caressent, divaguent, pelotent. Les feuillage des arbres bruissent, se tatouent, s'ombrent, voyagent, s'incarnent. Le monde palpite. La chair est si tendre, les arrondis pulpeux, les regards soyeux, les nez mutins, les joues et les lèvres rosissantes, une essence d'enfance sous les crayons de couleurs sensibles, tantôt vifs, tantôt sourds, qui caressent et habillent, ourlent et parent avec amour. L'usage de la mine de plomb pondère la gracilité du trait quand le crayon blanc étoile la nuit, déleste si finement le noir.

Dans une judicieuse mise en abyme, la narrativité de l'enfant figurée par un dessin plus brut, s'insère dans l'histoire qui nous est racontée, sans doute la plus personnelle d'Ilya Green, qui offre ici son œuvre majeure en tant qu'auteure et illustratrice. Une épiphanie du deuil radieuse, au troublant pouvoir de consolation.

Tout autour, Ilya Green.- Didier jeunesse novembre 2016